- prix nobel de la paix -

Publié le par nico-wong

Le lauréat du Prix Nobel de la Paix sera connu demain (update 13 octobre - le prix a été decerné à  Muhammad Yunus, bangladais engagé dans la lutte contre la pauvreté, et à sa banque, la Grameen Bank, spécialisée dans le microcrédit). Et une certaine Rebiya Kadeer fait partie des nominés. Cette activiste engagée dans la défense des droits de la minorité ouïgoure de Chine (ethnie turcophone et musulmane du Nord-Ouest du pays) avait passé plusieurs années en prison pour... bah pour absolument rien. Arrêtée en août 1999, elle a été condamnée en mars 2000 à huit ans de prison pour avoir "porté atteinte à la sécurité nationale" en envoyant à l'étranger de simples coupures de presse. Elle est libérée en mars 2005, soit deux ans avant la fin de sa peine, et vit désormais aux États-unis.

Rebiya Kadeer, née le 21 janvier 1947 dans une famille pauvre du Xinjiang, est une chef d'entreprise qui a su profiter de la politique d'ouverture et de libéralisation économiques. Propriétaire d'un grand magasin de Urumqi et d'une entreprise d'export, le Wall Street Journal évaluait, en 1999, sa fortune à 11 millions de dollars. Elle devient ainsi un modèle que le pouvoir veut mettre en avant et participe, en 1995, à la IVe Conférence Mondiale sur les Femmes des Nations Unies organisée à Pékin. Elle devient par ailleurs membre de la Conférence consultative politique du peuple chinois, une position purement honorifique certes, mais qui témoigne de son statut et de sa réputation. Cela ne l'empêche pas de s'engager en faveur de sa communauté, elle fonde, en 1997, le Mouvement des mille mères pour la promotion des droits de la femme et de la sécurité économique, un projet de microcrédit destiné aux femmes ouigoures pour les encourager à créer de petites entreprises.

Son mari, le dissident Sidik Hadji Rouzi, s'exile aux États-unis en 1996, et accorde régulièrement des interviews à Radio Free Asia dans lesquelles il critique, sans mâcher ses mots, la politique du gouvernement au Xinjiang. Les autorités ne voient pas cela d'un très bon oeil et changent radicalement leur comportement vis-à-vis de Rebiya Kadeer. Elle se voit, l'année suivante, retirer son passeport et commence à se faire harceler par les autorités. Ainsi, en 1998, sa réélection à la Conférence consultative politique du peuple chinois est compromise par son refus de condamner les déclarations de son mari.

En août 1999, elle est interpellée alors qu'elle se rendait à un hôtel de Urumqi pour y rencontrer une délégation de membres d'un département de recherche du Congrès américain. Accusée de "divulgation de secrets d'État" pour avoir envoyé à son mari des coupures de presse sur la discrimination pratiquée envers la minorité ouïgoure du pays, elle est jugé à huis clos, le 10 mars 2000, et passe six ans en prison dans des conditions de détention difficiles. De nombreuses organisations telles que Human Rights Watch et Amnesty International militent pour sa libération et elle reçoit, en 2004, le prix Rafto pour ses actions en faveur des droits de l'homme.

Elle est libérée en mars 2005, officiellement pour "raisons médicales", mais surtout grâce à la pression internationale, et américaine notamment. En effet, les États-unis avaient annoncé le jour même leur décision de ne pas proposer une motion dénonçant la Chine devant la Commission des droits de l'homme des Nations Unies. Sa libération, d'ailleurs, intervient quelques jours seulement avant la visite officielle de la secrétaire d'État américain Condoleezza Rice.

Rebiya Kadeer vit aujourd'hui en Virginie du Nord, mais fait toujours l'objet de menaces et d'intimidations de la part des autorités chinoises. Régulièrement, des membres de sa famille restés au Xinjiang sont ainsi arrêtés de manière arbitraire pour tenter de la faire taire. En effet, les Ouïgours sont en train de devenir des parias sur leurs propres terres et ce, dans l'indifférence totale. "C'est la même politique que les Chinois ont au Tibet, mais en pire. Les Tibétains ont le Dalaï-Lama, mais peu de gens sont au courant de ce qui nous arrive" (*), nous dit Rebiya Kadeer.

Voilà, en gros, ce qui leur arrive. La "région autonome" du Xinjiang est une région du Turkestan, riche en pétrole, incorporée à la Chine populaire en 1949 après une courte période d'indépendance. Pékin y réalise ses tests nucléaire et y a installé de nombreux camps de rééducation (les laogai). Ses 8 millions de Ouïgours représentent une minorité nationale réticente à l'acculturation. On a recensé ces dernières années plusieurs émeutes qui ont donné lieu à une séries d'arrestations et d'éxécutions. Puis le 11 septembre 2001 a permis aux autorités de justifier une répression accrue à l'encontre de dissidents, séparatistes ou pas, que l'on fait passer pour des terroristes liés à Al Qaïda. Dans le même temps, les Chinois Han continuent d'affluer et leurs entreprises pratiquent une discrimination à l'embauche. Les Ouïgoures ne profitent que peu, voire pas du tout, du développement économique de la région, déjà limité en raison des faibles investissements étrangers. D'autre part, le pouvoir étouffe peu à peu la culture et l'identité ouïgoures en imposant la langue chinoise à l'école et en restreignant la pratique de l'Islam dans la région. Il s'agit là, selon Chloé Froissart, chercheuse au Centre d'études français sur la Chine contemporaine, d'une situation où tout le monde est perdant : "Si le gouvernement chinois gagne son pari d'enrayer les revendications nationalistes en réprimant l'identité ethnique, cela signifie la disparition d'un peuple. S'il le perd, c'est la porte ouverte à l'émergence d'un véritable extrémisme politique et religieux."

* The Examiner - Editorial: Defending a dissident’s right to speak out
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