- ching cheong -

Publié le par nico-wong

J'aimerai aujourd'hui revenir sur le cas de Ching Cheong (程翔) après qu'une grande campagne ait été organisée jeudi dernier pour appeler à sa libération. J'ai suivi cette affaire depuis maintenant plus d'un an et il se trouve que cette histoire est extrêmement compliquée. À tel point que j'étais vraiment embrouillé. Ce blog va donc me permettre de faire un récapitulatif de ce que j'ai pu lire.

Ching Cheong est un journaliste du quotidien singapourien Strait Times. Il a été arrêté à Canton le 22 avril 2005 alors qu'il tentait de récupérer des documents sur Zhao Ziyang (赵紫阳), ancien dirigeant du PCC décédé le 17 janvier 2005. Accusé d'espionnage, il devrait être jugé avant la fin du mois. Mais sachant que son procès a déjà été reporté plusieurs fois, rien n'est moins sûr. Toujours est-il que Ching Cheong risque la peine de mort.

Ching Cheong a débuté sa carrière de journaliste au Wen Wei Po (文汇报) en 1974, un journal plutôt pro-Pékin, ce qui lui a valu d'être la première publication à être autorisé à ouvrir un bureau dans la capitale chinoise au début des années 80. Après le massacre de la place Tiananmen en 1989, lui et une quarantaine d'autres journalistes en poste à Pékin avaient présenté leur démission en signe de protestation. Il a ensuite monté une revue appelée Contemporary (当代) mais les autorités chinoises ont constamment fait pression pour la faire couler. C'est en 1996 que Ching Cheong a rejoint le Strait Times où il a occupé un poste de correspondant à Hong Kong afin de couvrir l'actualité chinoise.

Selon sa femme, Mary Lau (刘敏仪), il s'était rendu à Canton pour récupérer les manuscrits d'entretiens réalisés avec Zhao Ziyang, l'ancien premier ministre qui avait été démis de ses fonctions après avoir engagé des négociations avec les étudiants de la place Tiananmen en 1989 et qui avait dû passer le restant de ses jours en résidence surveillée. Ces entretiens avaient été réalisés par un certain Zong Fengming (宗凤鸣), un officiel du PCC à la retraite qui avait pu rencontrer Zhao Ziyang de façon régulière en tant qu'un de ses vieux camarade du temps de la Révolution. Le contenu des ces manuscrits est inconnu mais il se peut que les autorités ont estimé que leur publication pouvait représenter une menace pour la légitmité du Parti. Zong Fengming a déclaré avoir été dissuadé de publier ces entretiens et ne les a donc pas édité. Il a aussi affirmé n'avoir jamais été en contact avec Ching Cheong.

Toutefois, l'éditeur de ses mémoires, Xiang Chuxin a eu vent de ces matériaux et aurait été interrogé à plusieurs reprises après en avoir obtenu une copie. Peu après la mort de Zhao Ziyang, il aurait carrément été arrêté à Shenzen pour y subir une interrogation beaucoup plus poussée. Une de ses employées en Chine, Huang Wei, aurait même été assignée à résidence pour être interrogée elle aussi. Contactée par le Washington Post, elle a affirmé que Xiang Chuxin lui avait demandé de transmettre les manuscrits à Ching Cheong. L'éditeur aurait voulu les faire publier mais craignait que les autorités ne les interceptent. Il aurait alors demandé l'aide de Ching Cheong pour les faire passer à Hong Kong.

Après plusieurs tentatives par e-mails, Ching Cheong a décidé de se rendre à Canton pour les récupérer en mains propres, c'est là qu'il a été arrêté. D'après Mary Lau, il aurait été piégé par un intermédiaire dont l'identité ne lui a jamais été dévoilée. Elle dit avoir reçu un appel de sa part le jour suivant son arrestation pour qu'elle lui ramène son ordinateur portable. Par la suite, il lui aurait passé quatre autres coups de fil et lors de la dernière communication, il lui aurait demandé de ne pas venir lui rendre visite, de rester à Hong Kong et de ne pas parler de son arrestation à la presse. Ce n'est donc qu'à la fin du mois de mai 2005 que l'affaire q été rendue public.

Mais en réfléchissant bien, si les autorités avaient vraiement voulu empêcher la parution de ces entretiens, n'auraient-ils pas pu s'en prendre directement à la source ? Assigner Zong Fengmin à résidence comme ils l'avaient fait avec Zhao Ziyang ne leur aurait pas poser beaucoup de problèmes. Puis Zong Fengmin a dit ne pas avoir finalisé son manuscrit, comment aurait-il pu y en avoir un deuxième dans ce cas là ? Et s'il s'agissait réellement d'un piège, l'éditeur en aurait-il été le complice ?

Cette affaire ne semble donc pas être aussi simple et a été le centre de bon nombre de rumeurs et de spéculations. Ainsi, le 2 juin 2005, le quotidien Apple Daily révélait que Ching Cheong écrivait aussi pour le journal Ming Pao sous un pseudonyme. Il y avait notamment publié une série d'articles sur les accords territoriaux entre la Chine et la Russie, dévoilant comment les Chinois avaient abandonné plus d'un million de km2 aux Russes. Les termes de ces accords, signés en 1991 et en 1994, n'avaient pourtant jamais été rendus publics. Ching Cheong aurait donc été appréhendé pour avoir divulgué des détails concernant ces accords, détails que les autorités considèrent comme des secrets d'État.

D'autres relient cette affaire à la publication, la veille de l'arrestation de Ching Cheong, des "9 commentaires sur le Parti communiste" par la Grande Époque (大纪元), un journal affilié au Falungong (法轮功). Ces articles, qui critiquent le PCC de manière très virulente, ont été accompagnés par le lancement d'une campagne incitant les membres du Parti à le quitter (plus de 11 millions de personnes l'auraient fait mais personnellement, je ne leur accorde pas beaucoup de crédit). Il se trouve que Jian Hongzhang (简鸿章), l'un des hauts responsables de cette publication, soit un des anciens collègues de Ching Cheong au Wen Wei Po puis au Contemporary. Ching Cheong aurait donc été arrêté pour être interrogé sur le Falungong et certains disent qu'il pourrait même être soupçonné d'avoir lui-même rédigé ces "9 commentaires".

L'histoire se complique encore plus quand on apprend l'arrestation de Lu Jianhua (陆建华), sociologue à l'Académie chinoise des Sciences sociales, suspecté d'avoir dévoilé des informations classées secrets d'État. La nouvelle est à peine sortie que Mary Lau publie dans la presse une lettre ouverte à Hu Jintao (胡锦涛). Une traduction en anglais est disponible sur EastSouthWestNorth mais pour résumer, on y apprend que Ching Cheong collaborait étroitement avec Lu Jianhua pour favoriser le retour de Hong Kong à la mère patrie chinoise ainsi que pour faciliter la réunification entre la Chine et Taiwan.

Ching Cheong a ainsi arrangé pas mal de rencontres entre Lu Jianhua et des personnalités du monde politique hongkongais. Ces entretiens ont donné naissance à un rapport sur l'ex-colonie britannique qui a été transmis aux autorités centrales. Ce dossier recommendait une approche "pragmatique" pour administrer Hong Kong et aurait contribué à l'éviction de Tung Chee-Wah (董建华) et à la nomination de Donald Tsang (曾荫权) au poste de chef de l'exécutif hongkongais. Quant aux relations entre la Chine et Taiwan, Ching Cheong aurait également prodigué nombre de conseils à Lu Jianhua, notamment en ce qui concerne les relations que Pékin devrait avoir avec les différents partis politiques taiwanais dans un contexte où Chen Shuibian venait d'être réélu. On notera que cette année 2005 avait été marquée par les visites en Chine de James Soong (宋楚瑜), leader du People's First Party (亲民党), et de Lien Chan (连战), président du Kuomintang (国民党), exactement comme le rapport l'avait recommandé.

La lettre continue en disant que pour ce travail, Lu Jianhua avait communiqué à Ching Cheong la retranscription de plusieurs discours que Hu Jintao et d'autres leaders du PCC avaient donné en interne au sein du Parti. Cela expliquerait donc la présence de ces retranscriptions dans l'ordinateur de Ching Cheong. Lu Jianhua est donc accusé d'avoir dévoilé des secrets d'État et Ching Cheong de les avoir volé. Mary Lau, dans cette lettre ouverte, demande à Hu Jintao de les blanchir car les deux hommes n'ont fait qu'oeuvrer pour le bien de la Chine.

Elle dit dans cette lettre avoir elle-même contribué à ces rapports, son mari étant pris par son activité journalistique au Strait Times. Elle était donc au courant de tout ça au moment où Ching Cheong a été arrêté mais n'en a jamais soufflé le moindre mot avant l'arrestation de Lu Jianhua, espérant peut-être que celui-ci pourrait, d'une manière ou d'une autre, faire libérer le journaliste. Puis qu'attendait-elle après avoir fait publié sa lettre ? Que Hu Jintao admettrait que la nomination de Donald Tsang ainsi que les visites de deux leaders politiques taiwanais avaient été l'idée émanant d'un journaliste qui aurait travaillé dessus entre deux piges pour le Strait Times ? La démarche me semble un peu naïve.

Puis je voudrais aussi vous faire part d'une analyse particulièrement de "Big Head Boy" (大头仔) sur le site Inmediahk. Celui-ci replace l'affaire Ching Cheong dans le contexte plus général de la lutte des factions au sein du PCC. En effet, les recommandations du journaliste par rapport à Hong Kong vont vers l'adoption d'une ligne plus "pragmatique" avec la nomination de Donald Tsang. Cela va donc à l'encontre des décisions prises par Jian Zemin (江泽民) qui avait nommé Tung Chee-Wah à la tête de Hong Kong.

Or, c'est bien connu, l'ancien président fait partie de la "faction de Shanghai" qui pronait une ligne "dure" vis-à-vis de Taiwan, ce qui signifie que les récentes relations avec l'île ont tout pour le contrarier. De même, les accords territoriaux avec la Russie avaient été signés alors que Jian Zemin était au pouvoir. Les dénoncer dans la presse lui avait donc fait perdre la face. De plus, Ching Cheong n'a pas été arrêté à Pékin, dont la faction détient actuellement le pouvoir, mais à Canton, le chef-lieu d'une province dont le comité est présidé par un représentant du groupe de Shanghai.

Ching Cheong, dans cette optique, aurait été sacrifié dans cette lutte entre deux clans au sein du PCC : les shanghaiens l'ont fait arrêté pour se venger des pékinois en les mettant dans une situation délicate vis-à-vis de la communauté internationale. Cette théorie, comme toutes les autres d'ailleurs, n'est évidemment pas vérifiable mais pour le moment, rien ne semble venir la contredire.

Enfin, je ne sais pas si on saura un jour toute la vérité sur cette affaire. Je ne compte pas sur le procès pour ça. Mais quoiqu'il en soit, le cas Ching Cheong ne se résume pas simplement à un de ces nombreux cas de journalistes jetés en prison car ils ont été trop critiques vis-à-vis du régime.

Je ne vous fournis pas les liens vers les articles dont je me suis servi pour ce post. Les sources en question sont bien trop nombreuses pour ce faire et les plus motivés pourront mener leurs recherches personnelles. Je me contenterai de vous renvoyer vers le site de Visual Artists Guild, le collectif qui a coordonné la campagne du jeudi 20 juillet pour appeler à la libération de Ching Cheong. Vous y trouverez une vidéo contenant les témoignages de Mak Yin Tin, ancienne présidente de l'Association des journalistes de Hong Kong, et de Mary Lau, la femme de Ching Cheong. Vous pouvez aussi la télécharger en haute-définition sur Chingcheong.com.

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ultrableu 25/07/2006 00:26

Cette présentation résume assez bien une affaire à la fois compliquée et confuse. En citant l'analyse de 大头仔, elle propose la plus plausible des explications possibles, à savoir une lutte factionnelle dans laquelle Ching Cheong a fait les frais. Cela dit, deux faits devraient être nuancés davantage : (1) les conseils que ce journaliste aurait prodigués à Lu Jianhua à propos des relations avec le camp «bleu» à Taiwan, et (2) les «secrets d'Etat». Sur le premier point, il est douteux que le PCC ait réellement besoin de tels conseils, ses experts (ainsi que les services de renseignement de la partie continentale) sont probablement mieux informés que Ching Cheong en la matière. En outre, depuis la scission survenue au sein du Parti Nationaliste Chinois (中國國民黨) ayant donné naissance au Nouveau Parti Chinois (中華新黨) en 1993 -- actuellement Nouveau Parti (新黨) -- de nombreux nationalistes ont noué d'étroits liens avec les communistes car ils partagent le même but, celui de l'unification -- ainsi Lien Chan s'exprime-t-il au nom de la nation chinoise maintenant! A propos du second point en revanche, cet article escamote totalement le fait que Ching Cheong n'exerce pas seulement une activité journalistique ; il effectue aussi des «piges» pour le camp «vert» de Taiwan, et plus particulièrement pour le compte du plus forcené des partisans de la sécession, à savoir Lee Teng-hui (李登輝) de son vrai nom Iwasato Masao (岩里政男), sous le couvert d'une «fondation» : le Taiwan Research Institute (台灣綜合研究院) dont Lee Teng-hui assume toujours la présidence honoraire. A cause de diverses «affaires» ayant donné lieu à des interpellations au Yuan Législatif par les députés nationalistes qui suspectent des détournements de fonds publics au profit des menées sécessionistes de Lee Teng-hui, cette «fondation» et surtout sa «4e division de recherche» (研四所), comportant notamment le «Peace Forum» (和平論壇座談會) -- «absorbé» dans la Foundation on International and Cross-strait Studies (中華歐亞基金會) -- où a émargé Ching Cheong pour 100.000 dollars de HK par «étude», s'est faite bien discrète. Tout ceci est public : cette fondation a bien reconnu avoir commandé des «rapports» à Ching Cheong (Central News Agency, August 10, 2005 cité par http://www.globalsecurity.org/intell/library/news/2005/intell-050810-cna01.htm) ; un journal de Hongkong, The Standard, a relaté l'engrenage selon lequel Ching Cheong s'est retrouvé dans cette fondation (article du 11 août 2005, http://www.thestandard.com.hk/stdn/std/Metro/GH11Ak02.html).Ce présent commentaire ne cherche pas à accabler davantage une personne risquant d'être condamnée, théoriquement, à une lourde peine. Il voudrait seulement rappeler que, dans cette affaire, la réalité n'est aussi simple. Pour sa part, cet auteur n'a aucun parti pris et a bien apprécié les efforts pour présenter succinctement les grandes lignes d'une affaire complexe.

nico-wong 25/07/2006 19:29

Merci ultrableu pour ces précisions très instructives.Bien sûr, je ne pense pas que Pékin ait besoin des conseils d'un journaliste hongkongais pour mener leurs politiques vis-à-vis de Hong Kong et de Taiwan, c'est la raison pour laquelle j'estime que Mary Lau a fait preuve de naïveté dans sa lettre ouverte à Hu Jintao, car même si c'était vrai, jamais les autorités centrales ne le reconnaîtrait.Puis, j'avais effectivement lu que Ching Cheong travaillait pour les independantistes taiwanais mais il s'agissait d'articles de l'agence officielle Chine Nouvelle, donc j'ai pris l'info avec des pincettes (disons le clairement, sur des sujets politiques comme ça, je considère leurs infos comme de la propagande). mais je dois avouer que j'ignorais que Ching Cheong avait collaboré avec l'International and Cross-strait Studies. et évidemment, ça change quand même pas mal de choses... je comprends mieux les accusations portées contre lui.Ravi en tout cas que des gens si bien informés atterrissent sur ce blog pour m'éclairer sur des sujets que je pensais connaître. et effectivement, cette histoire est decidemment tres complquée...