- histoire de la bande dessinée chinoise, le manhua (3) -

Publié le par nico-wong

Le manhua en République populaire

En Chine continentale, le manhua fait son entrée dans les rayons au début des années 90 et le succès est tel que de nombreuses maisons d’éditions se lancent dans la traduction de titres japonais. Néanmoins, peu d’entre elles s’engagent dans cette industrie dans le respect des droits d’auteur et le gouvernement chinois se voit contraint de réagir. C’est dans ce contexte que les premiers magazines consacrés au manhua doivent cesser leur parution. Dans le même temps, afin d’éviter que le marché de la bande dessinée ne soit monopolisé par les titres japonais, l’État crée en 1995 l’Industrie nationale des dessins animés pour enfants (dite Industrie 5155) qui publie aujourd’hui de nombreux magazines de bandes dessinés et subventionne des artistes locaux.

Xue YueXue Yue, l'un des premiers manhua en République populaire

La création reste néanmoins entravée par une censure qui s’exerce à travers les maisons d’édition. La production de bandes dessinées n’en reste pas moins abondante et les compétitions de l’Association des arts de la Chine viennent régulièrement stimuler la créativité des auteurs. L’accent y est souvent mis sur le graphisme, la majorité des artistes ayant suivi un enseignement académique et rigoureux dans le dessin. Mais, sans doute par manque d’expérience, ces artistes manquent généralement de maîtrise narrative et c’est pourquoi beaucoup d’ouvrages sont constitués de plusieurs histoires courtes. Les influences sont diverses et vont des comics américains à la BD franco-belge. Beaucoup, toutefois, se contentent d’imiter le style du manga japonais même si certains le font avec talent. C’est le cas de Yan Kai qui, dans Xue Yue (雪椰), relate les aventures d’une jeune fille qui voyage dans le temps et revient en 1994 pour tenter de sauver la Terre d’un futur apocalyptique.

RememberRemember de Benjamin

Plus récemment, des jeunes auteurs comme Benjamin, de son vrai nom Zhang Bin (张彬) , tentent de développer un style personnel. Ce prodige de la BD chinoise a la particularité d’exécuter ses planches sur ordinateur à l’aide d’une palette graphique et d’un logiciel de retouches d’images, une technique jusqu’alors inédite. Cela lui permet de reproduire la touche de l’aquarelle et de développer un trait très réaliste tout en jouant avec des effets de flou autour d'un détail plus précis, donnant ainsi un côté onirique à ses illustrations. Ses histoires traitent du mal-être de la jeunesse chinoise, de l’angoisse, ou encore de la solitude dans des scénarios qui sentent le vécu personnel. À titre d’exemple, la première des deux histoires que contient Remember (记得), publié en 2004, raconte les espoirs et les déboires de jeunes dessinateurs de BD qui, voulant percer dans le milieu, sont tiraillés entre leur désir de s’exprimer et l’obligation de se soumettre aux exigences des éditeurs. Benjamin illustre ainsi un dilemme auquel sont sans doute confrontés bon nombre d’artistes chinois aujourd’hui : vivre de son talent sans pour autant trahir son art.

RainbowRuan Yunting
, alias Rain, avec ses couleurs pastel douces et délicates, fait aussi partie des auteurs contemporains qui se démarquent par l’originalité de leurs graphismes. Elle met en scène, dans Silent Rainbow (空色彩虹 - voir couverture), un véritable conte urbain constitué d’une constellation d’histoires courtes gravitant autour de douze personnages aux destins différents qui, au final, sont tous liés les uns aux autres. Dans My Way (我的路), le style de Jidi (寂地) se fait remarquer à travers cette œuvre destinée à un public féminin qui traite des thèmes de l'amour et du bonheur. Weng Ziyang (翁子杨), quant à lui, est le représentant chinois d’un surréalisme à la Louis Royo, il trouve son inspiration dans la littérature classique comme le prouve son album Les nouveaux héros des Trois Royaumes (新三国无双). Le jeune Huang Jiawei explore, pour sa part, l’univers de la science-fiction dans des ouvrages tels que Yasan (伢三) dans lequel il décrit, à l’aide de dessins sophistiqués réalisés au crayon à papier, un monde emprunt de noirceur où le héros éponyme mène l’enquête sur une mystérieuse maladie qui ravage son village.

 

YasanExtrait de Yasan

Le fils du marchandMalgré le talent irréfutable de ces artistes qui constituent l’avant-garde de la bande dessinée chinoise, c’est souvent hors de leurs frontières qu’ils trouvent la reconnaissance qu’ils méritent. En effet, le public occidental commence à s’intéresser au manhua « made in China » depuis le succès qu’ont rencontré les manga japonais et les manhwa coréens. He Youzhi a été invité à exposer à Angoulême dès 1987 et a depuis publié trois albums en France. En 2005, la maison d’éditions Xiaopan, fondée par Patrick Abry, se spécialise dans la publication de titres chinois. Cela permet par ailleurs à des auteurs de publier des BD qui, pour des raisons politiques ou commerciales, n’ont pas pu l’être en Chine. C’est le cas de Orange (橘子) de Benjamin, ouvrage jugé trop déprimant et pessimiste par les éditeurs chinois, ou encore du Fils du Marchand (贾儿 -voir couverture) de Nie Chongrui , une adaptation d’un conte surnaturel de Pu Songling qui met en scène la figure du renard dans une œuvre aux tendances bien trop érotiques pour les censeurs du Parti communiste. Enfin, l’exportation de ces artistes leur permet aussi de s’améliorer, le contact avec des professionnels européens leur donne, par exemple, la possibilité d’apprendre à découper leurs scénarios et à travailler leurs histoires. Ainsi, Huang Jiawei travaille actuellement avec le scénariste Jean-David Morvan sur un album intitulé Zaya, qui va être publié prochainement aux éditions Dargaud.

Les difficultés du manhua en Chine peuvent certes s’expliquer par l’image réductrice, celle d’une littérature pour analphabètes, dont il souffre, mais c’est surtout la structure anarchique du marché chinois qui permet d’éclaircir une telle situation. Il n’existe aucune maison spécialisée dans la bande dessinée. Leur dynamique éditoriale en terme de manhua est donc inexistante, et c’est pourquoi très peu d’artistes peuvent vivre uniquement de la BD. La plupart d’entre eux, en effet, tirent leur subsistance de leur travail dans l’animation ou les jeux vidéo. Une deuxième partie du problème se situe au niveau de la logistique. Les chaînes de librairies se contentant de faire de la distribution et ne faisant pas d’études de marché, les bandes dessinées ont généralement du mal à atteindre son public. Internet vient certes palier cette insuffisance, mais d’un point de vue commercial, le potentiel que représente le manhua reste, à ce jour, encore mal exploité.
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Morgan 11/02/2008 14:04

C'est alors que je m'apprête à publier un article sur Ruan Yunting (Rain) sur mon blog (billet pour lequel je faisais quelques recherches complémentaires) que je découvre le tien au hasard d'une requête Google. Et, notamment, cette très intéressante histoire de la bande dessinée chinoise. Du coup, je fais directement un lien vers ton blog depuis le mien, étant donné que j'en trouve le contenu particulièrement enrichissant. En tout cas, encore bravo pour ces longs billets !  

nico-wong 12/02/2008 00:24

je suis ravi que ça t'ait plu, j'espère que j'ai pas trop dit de conneries sur Rain parce qu'en fait, Silent Rainbow, je ne l'ai même pas encore lu'^^ mais je compte bien l'acheter la prochaine fois que je vais en Chine =)

Bédédazi 07/02/2008 19:34

Bon Nouvel An chinois !Bonne année du Rat de Terre !

Claire 05/02/2008 13:04

Bonjour Nicolas! Merci pour la visite et le message sur mon blog,ah~"nian gao"...c'est très bon ^^
Tu aimes bien le BD? Moi, je connais peu sur ça, mais j'ai vu pas pal de chinois ici^^
Je te suhaite aussi un bon nouvel an du Rat et à bientot!
Claire